Analyse
Mai 2026 : canicule, prix négatifs, champs solaires. Trois symptômes d'une cohérence à reconstruire
Records de chaleur en plein mois de mai 2026. Au même moment, et sans que les deux phénomènes relèvent d'un lien causal direct, le système électrique français accumule des tensions devenues structurelles : prix qui s'effondrent en milieu de journée, modulation massive du parc nucléaire, écrêtement croissant des renouvelables. Et une dimension reste peu débattue dans l'espace public : l'empreinte physique et écologique locale des grandes centrales photovoltaïques au sol. État des questions.
La rédaction de SensPo · auteur non communiqué par SensPo
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Analyse Extrait

Un mois de mai qui ne ressemble à aucun autre
Le 25 mai 2026, dix-huit départements de la moitié ouest de la France sont passés en vigilance jaune canicule, puis huit en vigilance orange dès le lendemain. [FE] Il s'agit, selon Météo-France, de la première alerte canicule du mois de mai depuis la création du dispositif de vigilance en 2004. La précédente canicule la plus précoce remontait au 16 juin 2022. [1][2]
Plusieurs dizaines de records mensuels ont été battus en vingt-quatre heures : 34,7 °C à Bergerac, 35 °C à Poitiers (effaçant un record de 33,6 °C qui datait de 1922), des valeurs comparables à Bordeaux, Niort et Nantes, et 37 °C dans le Pays basque. La température moyenne nationale a dépassé 24 °C le 25 mai, un seuil jamais franchi pour un mois de mai depuis le début des mesures continues, le précédent record remontant à 1944. [1][2][3]
Cette précocité importe pour deux raisons. D'abord parce qu'elle confirme une tendance désormais documentée par les bilans climatiques successifs de Météo-France : les vagues de chaleur s'allongent, s'intensifient et débordent les saisons. [LA] Ensuite parce qu'elle met sous projecteur, à un moment de l'année où la consommation électrique est faible, un système de production qui ne sait plus très bien comment se comporter quand le soleil donne fort et que la demande disponible ne suffit pas à absorber l'électricité produite.
Le paradoxe d'avril 2026 : du « zéro carbone » à zéro euro
L'observatoire des prix de l'électricité publié par Storio Energy à partir des cotations EPEX SPOT fait apparaître pour avril 2026 un constat rarement vu sur un marché européen mature. [FE] Quatre-vingt-dix pour cent des jours du mois ont enregistré au moins une heure à prix nul ou négatif sur le marché day-ahead français. Le pas horaire le plus bas du mois, mesuré entre 14h et 15h le dimanche 26 avril, s'est établi à -479 €/MWh, à proximité du plancher technique d'EPEX SPOT fixé à -500 €/MWh. Le prix moyen mensuel a été de 40 €/MWh, le spread moyen intra-journalier de 143 €/MWh, en hausse de 15 % sur un an. [4]
L'analyse comparée publiée par le cabinet Pexapark confirme la dynamique à l'échelle européenne : entre avril 2025 et avril 2026, le nombre d'heures à prix négatifs en France est passé de 90 à 139 ; la part de la production photovoltaïque française injectée pendant ces épisodes est passée de 29,2 % à 45,1 %. En Espagne, le mois de février 2026 a enregistré 148 heures à prix négatifs, contre aucune en février 2025. [5]
Ces chiffres ne décrivent pas un dérèglement passager mais une dynamique structurelle. [LA] La France a raccordé 5,9 GW de capacités photovoltaïques en 2025, portant son parc installé à 30,4 GW à fin décembre, soit plus que l'hydraulique (25,7 GW) pour la première fois. [6] La capacité solaire produit toute en même temps, autour du midi solaire, avec une saisonnalité marquée au printemps. Tant que la consommation ne suit pas, c'est-à-dire tant que l'électrification des usages (mobilité, chauffage, industrie) reste atone, les heures de surabondance se multiplient.
```chart { "type": "bar", "metadata": { "title": "Heures à prix négatifs sur le marché day-ahead français", "description": "Comparaison avril 2025 / avril 2026 et part de la production solaire injectée pendant ces épisodes. Sources : Pexapark (22 mai 2026), Storio Energy.", "height": 420 }, "data": { "labels": ["Heures à prix négatifs (avril)", "Part du solaire injecté à prix négatif (%)"], "datasets": [ { "label": "Avril 2025", "data": [90, 29.2] }, { "label": "Avril 2026", "data": [139, 45.1] } ] }, "config": { "palette": "energy" } } ```
Sur le plan économique, la conséquence est connue mais rarement formulée crûment : la valeur capturée par chaque mégawattheure solaire diminue mécaniquement à mesure que le parc s'agrandit. C'est l'effet de cannibalisation, mécanisme causal documenté depuis plusieurs années. Les taux de capture du photovoltaïque chutent en France, en Allemagne, en Italie, en Pologne et en Espagne. [5] [INF] À cadre réglementaire constant, la viabilité financière des nouveaux projets repose donc moins sur le marché que sur les garanties publiques (obligation d'achat, complément de rémunération, contrats pour différence), c'est-à-dire sur le contribuable, ou sur l'apparition de débouchés nouveaux (stockage, électrolyse, climatisation pilotée) qui restent largement à construire.
Le nucléaire en variable d'ajustement
Le pendant industriel de cette dynamique se lit dans le rapport publié par EDF le 16 février 2026 sur la modulation du parc nucléaire. [7] [FE] En 2025, le volume de modulation nucléaire a atteint 33 TWh, soit environ 8,8 % de la production nucléaire annuelle d'EDF (373 TWh selon le Bilan électrique de RTE), un chiffre arrondi à 9 % par l'électricien dans sa communication officielle, contre environ 15 TWh en 2019. Le profil a changé de nature : historiquement placée la nuit ou le week-end, la modulation se concentre désormais en milieu de journée, au printemps et en été, en miroir de la courbe solaire européenne. [6][7]
EDF a chiffré officiellement à 50 millions d'euros par an le surcoût de cette flexibilité accrue, dont 30 millions au titre des contrôles supplémentaires sur les turbines (intervalle ramené de dix à six ans). [LA] Ce chiffrage demeure partiel. Il n'intègre pas l'usure accélérée du parc hydraulique pilotable : selon les déclarations de Catherine Bauby, directrice de la stratégie d'EDF, lors de la présentation du rapport, les dépenses de maintenance des stations de transfert d'énergie par pompage devraient être multipliées par 1,7 sur la période 2026-2030. Il n'intègre pas non plus les coûts du parc thermique combiné gaz, dont EDF indique que les cycles de démarrage et d'arrêt ont nettement augmenté ces dernières années, sans qu'un chiffrage public ait été communiqué à ce jour. Il ne couvre pas, enfin, le manque à gagner économique direct lié aux mégawattheures non vendus. [7][9]
EDF anticipe pour 2028, dans son scénario central publié en février 2026, un volume de modulation nucléaire de 42,5 TWh. [FE] Un scénario plus extrême, cité par la revue Connaissance des énergies à partir d'un document interne EDF non publié et conditionné à une consommation atone, évoque un volume pouvant atteindre 90 TWh par an à horizon 2030, soit près d'un quart de la production nucléaire annuelle. [9bis] [INF] Ces ordres de grandeur sont hypothétiques et indissociables du rythme d'électrification des usages : ils ne sont préoccupants que si la consommation ne décolle pas conformément aux trajectoires retenues par RTE.
```chart { "type": "bar", "metadata": { "title": "Modulation du parc nucléaire français (TWh annuels)", "description": "Volume de production nucléaire écrêté ou modulé à la baisse. Sources : rapport EDF sur la modulation du parc, 16 février 2026 ; Bilan électrique 2025 de RTE.", "height": 420 }, "data": { "labels": ["2019", "2024", "2025", "2028 (prév.)"], "datasets": [ { "label": "Modulation nucléaire (TWh)", "data": [15, 31, 33, 42.5] } ] }, "config": { "palette": "bleu-cosmos" } } ```
Dans le même temps, les renouvelables intermittents écrêtent eux aussi leur production : 3 TWh en 2025 (1,6 TWh de solaire, 1,3 TWh d'éolien terrestre), un volume qui a doublé en un an selon le bilan électrique de RTE. [6] Le mécanisme de complément de rémunération et l'arrêté de fin 2025 incitent désormais financièrement les installations supérieures à 10 MW à réduire leur production lorsque les prix deviennent négatifs ; la Commission de régulation de l'énergie pousse à abaisser ce seuil à 10 MWc pour le solaire. [10] Les capacités éoliennes et solaires participant au mécanisme d'ajustement en temps réel ont été multipliées par près de dix au cours des douze derniers mois, atteignant 5,6 GW à la fin de l'année 2025. [6] Les exportations électriques françaises ont par ailleurs atteint un niveau record en 2025, mais elles butent de plus en plus souvent sur la saturation des réseaux voisins en milieu de journée, lorsque l'Allemagne, l'Espagn…
Sources de l’analyse
- [1] Météo-France, communiqués des 24 et 25 mai 2026, et bilans Vigilance ; couverture franceinfo et France 3 Régions, 25 et 26 mai 2026.
- [2] Premier ministre Sébastien Lecornu, annonce d'une réunion interministérielle pour le 28 mai 2026 sur la préparation des services de l'État face à l'épisode caniculaire.
- [3] Records mensuels mai 2026 publiés par Météo-France ; valeur moyenne nationale dépassant 24 °C le 25 mai 2026, précédent record en mai datant de 1944.
- [4] Storio Energy, Observatoire des prix de l'électricité, bulletin avril 2026, publié le 7 mai 2026, à partir des cotations EPEX SPOT day-ahead.
- [5] Pexapark, Solar Capture Rates Update, analyse comparée avril 2025 / avril 2026, publiée le 22 mai 2026.
- [6] RTE, Bilan électrique 2025, publié le 25 février 2026, et Synthèse en ligne sur analysesetdonnees.rte-france.com.
- [7] EDF, Rapport sur la modulation du parc de production, publié le 16 février 2026 ; déclarations de Bernard Fontana, PDG, et Catherine Bauby, directrice de la stratégie d'EDF.
- [8] RTE, Bilan électrique 2025, Production, et données ENTSO-E pour le profil horaire de modulation nucléaire.
- [9] L'Usine Nouvelle, « EDF évalue pour la première fois le coût de la modulation des réacteurs (mais son calcul est incomplet) », 17 février 2026. Source pour les déclarations de Catherine Bauby sur les STEP et le parc thermique combiné gaz.
- [10] Commission de régulation de l'énergie, délibérations et recommandations sur la participation des renouvelables aux mécanismes d'ajustement ; arrêté du gouvernement de fin 2025 fixant le seuil à 10 MW, recommandation CRE pour abaissement à 10 MWc pour le solaire.
- [11] Valeurs d'albédo de référence : Joint Research Centre ; littérature de climatologie standard ; mesures satellitaires MODIS.
- [12] Yang L. et al., « Study on the local climatic effects of large photovoltaic solar farms in desert areas », Solar Energy, 144 (2017), pp. 244-253, DOI : 10.1016/j.solener.2017.01.015. Mesures effectuées sur la centrale de Golmud (Qinghai, Chine).
- [13] Barron-Gafford G. A., Minor R. L., Allen N. A., Cronin A. D., Brooks A. E., Pavao-Zuckerman M. A., « The Photovoltaic Heat Island Effect: Larger solar power plants increase local temperatures », Scientific Reports, 6:35070 (2016), DOI : 10.1038/srep35070. Étude empirique menée sur trois biomes nord-américains en Arizona (zones semi-arides), pas en Chine.
- [14] Wu W., Chen H., Li C., Lu G., Ye D., Ma C., Ren L., Li G., « Assessment of the ecological and environmental effects of large-scale photovoltaic development in desert areas », Scientific Reports, 14 (2024), 22456, DOI : 10.1038/s41598-024-72860-8. Étude conduite par des chercheurs de l'université de technologie de Xi'an sur la centrale de Gonghe (Talatan, Qinghai), fondée sur la méthodologie DPSIR. Conclut à un impact écologique globalement positif sur la zone désertique étudiée.
- [15] Étude conduite par des chercheurs de l'université du Qinghai publiée dans Frontiers in Environmental Science, citée notamment par The New York Times (10 octobre 2025, « Why China Built 162 Square Miles of Solar Panels on the World's Highest Plateau »). Documente une hausse de 75 % de la teneur en eau du sol sous panneaux dans la zone de Talatan.
- [16] Broadbent A. M. et al., « The observed effects of utility-scale photovoltaics on near-surface air temperature and energy balance », Journal of Applied Meteorology and Climatology, 58 (2019), DOI : 10.1175/JAMC-D-18-0271.1. Étude empirique nord-américaine, complémentaire à Barron-Gafford et al. (2016). Aucune étude empirique équivalente à grande échelle n'a, à notre connaissance, été conduite et publiée en accès libre sur des centrales photovoltaïques européennes.
- [17] Lambert Q., Évaluation de la vulnérabilité et développement du génie écologique pour l'intégration des centrales photovoltaïques dans l'environnement, thèse soutenue à l'Institut méditerranéen de biodiversité et d'écologie (IMBE), université Aix-Marseille, 2023, dans le cadre du projet ADEME-PIESO ; entretien publié dans ADEME Infos, lettre recherche, décembre 2024. Projet CESAB-ITTECOP cité comme cadre supranational de fédération de la recherche européenne.
- [18] ADEME et Office français de la biodiversité, Photovoltaïque, sol et biodiversité : enjeux et bonnes pratiques, 2022 ; Photovoltaïque et Biodiversité, rapport de seconde phase du programme conjoint SER-Enerplan-ADEME, 2024. Téléchargeables sur la librairie ADEME.
- [19] Chatzipanagi A., Taylor N., Jaeger-Waldau A., Overview of the Potential and Challenges for Agri-Photovoltaics in the European Union, JRC Science for Policy Report, JRC132879, 2023.
- [20] JRC, Photovoltaics in the European Union, Status Report 2023, EUR 31691 EN, JRC135034.
- [21] RTE, Bilan prévisionnel 2025, Futurs énergétiques à l'horizon 2030, synthèse publiée fin 2025 ; mention explicite du levier d'« ajustement temporaire » de la production renouvelable, à utiliser avec proportionnalité.
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