Analyse
Contre-budget 2026 du RN : la moitié des économies annoncées n'est ni documentée ni mobilisable
Le contre-budget présenté par le Rassemblement national le 23 octobre 2025 annonce 35,6 Md€ d'amélioration du solde public pour 2026. Son arithmétique interne tient : les dix-sept sous-totaux de l'annexe, recalculés, sont justes au million près, et sa page de diagnostic est exacte, la charge de la dette à 74 Md€ étant même inférieure aux 77 Md€ que projette la Cour des comptes. Mais les 88,3 Md€ d'économies et de recettes nouvelles reposent pour 64 % sur des rendements que le document ne justifie pas, pour 18 % sur des mesures qui ne se décident pas dans une loi de finances française, et pour 13 % sur des lignes dont le financement n'est pas explicité. En ne retirant que les corrections établies et en créditant tous les rendements optimistes du plan, l'amélioration mobilisable en 2026 tombe à environ 17 Md€, la moitié de l'annonce ; une hypothèse de décote raisonnable la rend négative. Démontage des 70 lignes, avec deux scénarios à arithmétique transparente.
La rédaction de SensPo · auteur non communiqué par SensPo
Publiée le
Analyse Extrait

En bref
Le parti pris. SensPo juge un contre-budget sur une question : ses recettes et ses économies sont-elles justifiées, et mobilisables dans l'exercice où elles sont inscrites ? Le document prétend tenir dans le budget 2026. On le prend au mot, à la date où il a été présenté, le 23 octobre 2025.
Ce qu'il faut créditer. La page de diagnostic est exacte. Les dix-sept sous-totaux de l'annexe, recalculés, sont justes au million près. La charge de la dette à 74 Md€ est même inférieure aux 77 Md€ que projette la Cour des comptes.
Où ça casse. Les améliorations annoncées (88,3 Md€) reposent pour 64 % sur des rendements que le document ne justifie pas, pour 18 % sur des mesures qui ne se décident pas dans une loi de finances française, et pour 13 % sur des lignes dont le financement ou l'arbitrage n'est pas explicité. Moins de 1 % relève de lignes à la fois chiffrées, sourcées et disponibles.
Le résultat, en deux scénarios. En ne retirant que les corrections établies (obstacles juridiques et écritures comptables sans effet sur le déficit), et en créditant tous les rendements optimistes du plan à leur valeur affichée, l'amélioration mobilisable en 2026 tombe à environ +17 Md€, la moitié des 35,6 annoncés. En appliquant en plus des décotes de rendement explicites, un scénario documenté place le solde autour de −8 Md€. Aucun de ces deux chiffres n'est une borne démontrée : ce sont des scénarios à arithmétique transparente.
I. Ce que le document établit, et qu'il faut lui créditer
Il faut commencer par là. Les cinq chiffres de la page d'ouverture sont vérifiables, et quatre sont justes.
| Chiffre affiché | Ce que dit la source | Lecture |
|---|---|---|
| Déficit public −4,7 % (2026) | Cible du projet de loi de finances 2026 [1] | Exact à la date |
| Dette publique 117,9 % | Prévision du PLF ; 117,5 % constaté fin mars 2026 [2] | Exact à la date |
| Coût de la dette 74 Md€ | La Cour des comptes projette 77 Md€ pour 2026, après 66 en 2025 [3] | Exact, et prudent |
| Zone € : −2,7 % / 88,2 % | Communiqué Eurostat du 21 octobre 2025, données du 2ᵉ trimestre 2025 [4, 5] | Exacts, périmètre différent |
| +28,5 Md€ de dépenses | Évolution en valeur (environ +1,7 %) | Exact, cadrage discutable |
Deux réserves de cadrage, pas de calcul. La comparaison européenne oppose une prévision annuelle française pour 2026 à des ratios trimestriels du deuxième trimestre 2025 ; ce sont deux périmètres temporels distincts, et la démonstration n'en avait pas besoin. Les 28,5 Md€ de dépenses en plus représentent une quasi-stabilité en volume présentée comme une dérive.
La charge de la dette à 74 Md€ mérite d'être signalée à part : c'est le poste le mieux établi du document. Sur le périmètre de toutes les administrations publiques, la Cour des comptes la projette à 77 Md€ pour 2026 [3, p. 6]. Le RN a retenu une estimation inférieure à celle de la juridiction financière. On verra au paragraphe III que ce chiffre juste sert ensuite de point d'appui à un calcul qui l'est moins.
II. L'annexe est cohérente ; son affichage de synthèse ne l'est pas
Les dix-sept sous-totaux de l'annexe ont été recalculés ligne par ligne. Seize sont exacts au millième de milliard. Le dix-septième présente un écart de 2 millions d'euros : la ligne « frais d'enquête à la charge du condamné », comptée dans le total général mais absente de son propre sous-total, et pourtant promue au rang de titre de chapitre, à égalité graphique avec la baisse de TVA sur l'énergie, cinq mille fois plus lourde.
Les totaux du contre-budget, recalculés
Améliorations. Baisses de dépenses 57,339 + hausses de recettes 30,935 = 88,274 Md€, le total affiché.
Dégradations. Baisses de recettes 45,408 + hausses de dépenses 7,266 = 52,674 Md€, le total affiché.
Solde net. 88,274 − 52,674 = +35,600 Md€. L'annexe est cohérente avec elle-même : les reproches d'addition seraient infondés. Reste la valeur de ses 70 entrées.
Un objectif central qui n'est pas chiffré
Le document dénonce une dette à 117,9 % du PIB et annonce la ramener à 3 573 Md€. Il ne publie pas le ratio de dette qui en résulte, alors que c'est l'indicateur sur lequel il ouvre. Ce ratio est central parce qu'il est la cible explicite du texte ; il ne résume pas à lui seul la situation des finances publiques, mais c'est celui que le document se donne.
Il est calculable : 3 609 Md€ à 117,9 % implique un PIB de 3 061 Md€.
Ratio de dette : analyse de sensibilité simplifiée
À PIB inchangé. 3 573 / 3 061 = 116,7 %, un gain de 1,2 point.
Avec réaction de l'activité. En appliquant un multiplicateur budgétaire au seul effet de la contraction, le gain tombe à 0,5 point pour 0,5, à 0,1 point pour 0,8, et s'annule vers 0,86.
Portée. La plage de multiplicateurs retenue pour une consolidation de cette ampleur couvre ce seuil. Le calcul ne recalcule pas les recettes et dépenses induites par la variation d'activité : c'est une sensibilité, pas une simulation. Il suffit à montrer que le gain revendiqué est du même ordre que l'incertitude de la méthode.
Prélèvements obligatoires : un affichage que l'annexe ne reconstitue pas
La synthèse affiche −1 Md€ de prélèvements obligatoires pour le contre-budget. L'annexe donne, pour l'effet net sur les recettes, 30,935 − 45,408 = −14,473 Md€.
Reconstitution du bilan « prélèvements obligatoires »
La base. L'annexe est en « base PLF 2026 » : ses lignes se mesurent par rapport au budget contesté. La variation nette des recettes vaut donc −14,473 Md€ par rapport à ce budget.
Par rapport à 2025. Si cette variation relève intégralement des prélèvements obligatoires et si les périmètres sont comparables, elle ramène la hausse de +19 Md€ que ce budget prévoyait à environ +4,5 Md€ par rapport à 2025.
L'écart non expliqué. Le document affiche −1 Md€ sans fournir de tableau de passage. Une hypothèse de reconstitution : la « rebudgétisation des certificats d'économie d'énergie » (6,0 Md€) serait sortie du périmètre des prélèvements, alors que la rebudgétiser est précisément ce qui l'y ferait entrer. Faute de tableau de passage, d'autres reclassements ne peuvent être exclus ; l'écart de 5,5 Md€, lui, est certain.
Des retours fiscaux d'un seul côté
L'annexe inscrit 2,920 Md€ de retours fiscaux attendus de ses baisses d'impôts (1,100 d'impôt sur les sociétés, 1,820 de TVA). Elle n'accorde aucun effet symétrique à ses 57,3 Md€ de baisses de dépenses.
Ce que mesure le ratio de retour fiscal
Les retours inscrits représentent 2,920 / 45,408 = 6,4 % des baisses de recettes annoncées. Ce ratio ne permet pas de reconstituer les hypothèses macroéconomiques du document.
Celui-ci devrait préciser, par catégorie de mesure, les multiplicateurs retenus, les délais et les hypothèses de retour fiscal, y compris pour les réductions de dépenses. Des mesures différentes ont des multiplicateurs différents, et la littérature situe généralement ceux de la dépense au-dessus de ceux des baisses d'impôts.
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III. Démontage ligne par ligne
Les 70 lignes ont été confrontées, une par une, à la source du dispositif concerné. Les verdicts distinguent cinq situations, qui ne se valent pas.
- Contredit par une source : une source publique donne un autre montant, ou l'écriture est sans effet sur le déficit au sens de Maastricht.
- Rendement non documenté : aucune justification accessible du montant. Cela ne signifie pas que l'économie soit impossible, mais qu'elle n'est pas établie.
- Non mobilisable en 2026 : le montant peut être juste, mais la mesure ne relève pas d'une loi de finances annuelle, ou se heurte à une norme supérieure, à une négociation ou à un risque indemnitaire.
- Financement ou arbitrage non explicité : la ligne a des conséquences sur un autre poste que le document ne traite pas.
- Plausible : cohérent avec les ordres de grandeur connus.
Les rendements que le document ne justifie pas
Ces lignes portent 56,7 Md€, soit 64 % des améliorations. Quatre méritent un examen propre.
Taxe sur les rachats d'actions : 8,400 Md€
La taxe en vigueur (loi de finances 2025, 8 % de la valeur nominale) a un rendement constaté de 0,200 Md€ par an [8] ; le Sénat l'a portée à près de 1 Md€ [9]. Les 8,4 Md€ correspondent à un amendement portant le taux à 33 % [10]. Le rendement d'une taxe existante ne réfute pas automatiquement celui d'une taxe au taux et à l'assiette modifiés. Mais un écart d'un facteur quarante appelle une justification propre : le document ne précise ni l'assiette retenue, ni la réaction attendue des entreprises, pour qui le rachat d'actions est une opération discrétionnaire qui peut cesser ou changer de forme. C'est un rendement prévisionnel optimiste, non un rendement établi.
Impôt sur la fortune financière : 4,000 Md€ nets
La ligne supprime l'IFI (2,3 Md€ en 2025 [13]) et la taxe holdings du PLF 2026 (environ 0,9 Md€ selon Bercy [14]). Le rendement brut nécessaire est donc d'environ 7,2 Md€. À titre de repère, l'ISF rapportait 5,1 Md€ en 2017 en taxant aussi l'immobilier, sa base principale. La comparaison ne réfute pas à elle seule le chiffre, mais elle situe l'ordre de grandeur attendu d'un impôt assis sur la seule fortune financière bien au-dessus de tout précédent, sans que le document expose son assiette ni son barème. Un amendement élargissant l'IFI aux actifs financiers a d'ailleurs été rejeté par le Sénat en 2026 [15].
Prestations de solidarité réservées à cinq ans de travail : 6,100 Md€
Une condition de durée existe déjà pour l'accès au RSA de certains étrangers hors Espace économique européen : la détention, depuis cinq ans, d'un titre de séjour autorisant à travailler [19, 20]. Elle diffère des cinq années de travail effectif à temps plein proposées ici, qui sont une condition plus stricte. Le rendement supplémentaire dépend donc du nombre de personnes qui, aujourd'hui éligibles, cesseraient de l'être, ainsi que des exceptions tenant au droit de l'Union, à l'asile et au handicap. Le document ne fournit pas cette ventilation. Or le total des prestations non contributives versées à l'ensemble des étrangers en règle est estimé entre 6 et 7 Md€ [19] : inscrire 6,1 Md€ revient à supposer que la quasi-totalité serait économisée, ce qu'aucune donnée du document n'étaye.
Lutte contre les fraudes : 3,500 Md€
L'écart entre montants notifiés et montants r…
Sources de l’analyse
Les références numérotées entre crochets renvoient à la bibliographie de l’analyse complète, publiée sur SensPo : SensPo ne nous transmet pas cette liste séparément.
Historique des corrections
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